Catégorie : Lectures 2014

[Roman] Maine – J. Courtney Sullivan

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Veuve depuis quelques années, Alice a eu  3 enfants avec Daniel, dont  Kathleen, divorcée (un sujet épineux dans cette famille catholique d’origine irlandaise), ex-alcoolique, qui élève désormais des vers de terre en Californie, et Patrick qui a épousé Ann-Marie, épouse et mère (presque) parfaite qui est devenue une fille de substitution pour Alice. Depuis la mort du patriarche les liens familiaux se sont distendus, Alice a recommencé à boire pour oublier le drame qui a marqué sa jeunesse, les deux belle-sœurs ne se supportent plus. Avec Maggie, la fille de Kathleen, elles vont se retrouver bien malgré elles  dans leur maison de vacances du Maine pour quelques jours.

Maine est l’entrelacement de 4 portraits de femmes issues de  générations différentes et qui ont bien du mal à se comprendre, elles n’ont pas grand chose en commun si ce n’est d’être des mères (ou une future mère dans le cas de Maggie). C’est la maison du Maine qui va cristalliser les sentiments ambivalents que ces femmes éprouvent les unes pour les autres: à la fois lieu de rassemblement, de souvenirs, de bonheur qui symbolise le lien familial, cette  maison est aussi une incessante source de conflits.

Cet été-là chacune va devoir faire face à ses failles, ses échecs, ses secrets. Kathleen, le vilain petit canard, cherche toujours l’assentiment de sa famille; Ann-Marie ne sait plus vraiment qui elle est et à quoi elle sert depuis que ses enfants ont quitté le nid; Alice est toujours rongée par la culpabilité depuis la mort de sa sœur bien des années auparavant; Maggie vient d’être larguée par son petit ami alors qu’elle est enceinte, et a peur de reproduire les erreurs de sa mère. Chacune rentre facilement dans une case, la grand-mère acariâtre, la femme au foyer parfaite, le canard boiteux, et pourtant il en faut si peu pour faire bouger les lignes de démarcation entre elles…  Maine est un beau roman familial à 4 voix, qui parle de maternité, dans ce qu’elle révèle de notre féminité, avec beaucoup de nuances et de subtilité.

Maine de J. Courtney Sullivan, Le livre de poche 2014 – Note/4 etoiles

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[Nouvelles] Infidélités – Vita Sackville-West

 

infidélitésVoilà longtemps que j’avais envie de découvrir Vita Sackville-West (romancière anglaise née en 1892 et décédée en 1962, amie de Virginia Woolf), c’est désormais chose faite grâce à ce recueil de nouvelles paru le mois dernier au Livre de Poche. Infidélités regroupe six nouvelles publiées dans différents journaux entre 1922 et 1930.

Le texte qui ouvre ce recueil, Son fils, est celui que j’ai trouvé le plus abouti. Dans son domaine de la campagne anglaise une femme âgée attend avec impatience son fils qu’elle n’a pas revu depuis 5 ans. Il y a tant d’amour dans ses préparatifs entamés de longue date et dans son attente fébrile, tant de fierté envers son enfant, tant d’espoirs d’un avenir partagé… Mais quand le fils prodigue arrive enfin, il se révèle être un personnage odieux et vide, passé maître dans l’art des apparences, qui se fiche bien des attentions de sa mère et ne pense qu’à retrouver sa maîtresse à Londres. Le décalage entre les attentes de la mère et le comportement du fils m’a beaucoup touchée.

J’ai aussi aimé deux autres nouvelles qui ont su me surprendre, Justice dans lequel un homme trompé va imaginer une punition effrayante pour se venger de l’amant de sa femme,  et Fiançailles où une femme se décide enfin à répondre aux avances d’un marin qui la poursuit de ses assiduités depuis de nombreuses années. Mais rien ne va se passer comme elle l’avait prévu…

J’ai été moins séduite par les trois autres textes: Dans Patience un homme se souvient de son grand amour de jeunesse alors que sa femme joue aux cartes près de lui, cette nouvelle m’a laissée un peu sur ma faim; Je n’ai pas compris où voulait en venir l’auteur dans Cet été-là (l’amitié de 4 jeunes gens qui ont l’habitude de passer leurs vacances ensemble va être perturbée par la relation amoureuse de deux d’entre eux); Liberté enfin raconte une relation adultère dans laquelle va s’immiscer le mari de l’amante, là j’ai trouvé le style moins fluide que dans les autres nouvelles, et l’auteur insiste un peu trop lourdement sur  l’idée que peut-être l’amant cache en fait une homosexualité refoulée (en couchant avec la femme, il coucherait en quelque sorte par procuration avec son mari).

Toutes ces nouvelles ont en commun de parler d’amour mais quelque soit sa forme (Amour maternel, adultère, relation triangulaire, voire quadrangulaire) il est ici toujours  associé à une bonne dose de cruauté, sali de petites trahisons, et ne sert finalement qu’à mieux marquer l’infinie solitude de chacun.  J’ai beaucoup aimé la plume fine et élégante de l’auteur, l’association de sentiments atemporels et d’une atmosphère délicieusement surannée. Si toutes les nouvelles de ce recueil ne m’ont pas forcément convaincue, j’ai quand même beaucoup aimé cette première rencontre avec Vita Sackville-West.

Infidélités de Vita Sackville-West, traduction de Micha Venaille, Le livre de poche mars 2013 – Note/4 etoiles

 

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[BD] Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes? – Zidrou & Roger

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– Comment va Michel?
– Bien. Enfin! Mieux qu’on ne l’aurait jamais espéré. Il vit sa vie, quoi! Avec ses petites misères et ses grandes joies.
– Et vous, Madame Hubeau?
– Moi aussi… Je vis sa vie.

 Catherine Hubeau, veuve, s’occupe seule de son fils Michel, 43 ans, qui souffre d’un important retard mental depuis un accident de voiture. Michel c’est un enfant coincé dans un corps d’adulte, qui aime le chocolat, les jeux vidéos, le dessin animé Hippie Papy, tricher au Puissance 4, mais aussi la bière et les films pornos (il a vu 13 fois Les jumelles perverses).  A 72 ans, Mme Hubeau n’a plus l’âge ni la force physique pour s’occuper de son ‘gros bonhomme en chocolat’, capable de piquer des colères retentissantes parce qu’il ne trouve pas son T-shirt préféré à sa place habituelle. Pourtant chaque jour elle répète inlassablement les mêmes gestes, les mêmes mots, les petits rituels qui rassurent Michel.

Cette BD au titre énigmatique raconte donc l’histoire de Mme Hubeau et de Michel sous forme de petites scènes quotidiennes.  Ayant moi-même un frère handicapé, j’ai été profondément touchée par la justesse des émotions: c’est un récit qui retranscrit parfaitement ce que peut être la vie d’un adulte souffrant de ce type de handicap, et la complexité des sentiments que ses proches peuvent éprouver.

Il y a des moments de découragement, des envies de liberté, la tentation parfois de tourner les talons. Il y a le décalage entre le regard extérieur même s’il est bienveillant (Michel trouve toujours quelqu’un pour disputer une partie de Puissance 4) et les difficultés quotidiennes (Sa mère est seule quand il fait un malaise sous la douche ou pour affronter ses colères dévastatrices). Il y a les regrets, de ce que la vie de son fils aurait pu être sans cet accident, et la culpabilité.

Mais il y a aussi les moments de tendresse et de complicité, les petits bonheurs quotidiens, cette relation fusionnelle et unique entre une mère et son fils.  Si le handicap est le sujet principal, il est aussi beaucoup, et surtout, question d’amour maternel (c’est d’ailleurs dans ce sens que je comprends le titre). C’est beau, c’est triste, mais c’est drôle aussi parfois, je vous rassure, par exemple  quand Mme Hubeau va emprunter avec la plus grande décontraction un DVD porno sous les yeux affolés d’un client lambda. Les dessins participent grandement à la réussite de cet album, beaucoup de sentiments passent par les attitudes des personnages, les proportions (Michel a une stature impressionnante alors que sa mère est toute petite) et les regards (les grands yeux ronds de Mme Hubeau sont  particulièrement expressifs).

Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes? est vraiment un concentré d’émotions, le magnifique portrait d’une mère courage. Vous l’aurez compris, pour moi c’est un grand, énorme coup de cœur.

Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes? de Zidrou & Roger, éditions Dargaud septembre 2013 – 5 étoiles

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[Romance] L’île aux papillons – Corina Bomann

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2008, alors qu’elle vient de découvrir que son mari la trompe, Diana quitte précipitamment Berlin pour se rendre au chevet de sa grand-tante Emmely, dont elle est très proche. Elle retrouve le manoir familial des Tremayne, laissé aux bons soins du majordome Mr Green. Avant de mourir Emmely demande à Diana de faire la lumière sur un ancien secret de famille, lié à l’arrière-arrière grand-mère de Diane, Grace, et à sa sœur Victoria. Les recherches de Diana vont l’emmener jusqu’au Sri Lanka, où s’étaient installés ses ancêtres à la fin du XIXème siècle.

Nouvelle lecture en tant que Lectrice Charleston 2014, et c’est pour l’instant le livre que j’ai préféré depuis le début de cette aventure. Au début du roman j’ai d’abord eu un peu de mal à m’y retrouver dans les nombreux personnages féminins (il manque peut-être un petit arbre généalogique auquel se référer) mais une fois confortablement installée dans ma lecture j’ai beaucoup aimé ce voyage entre un vieux manoir anglais et le Sri Lanka du XIXe. Moi qui ne suis pourtant pas fan des romans exotiques d’habitude j’ai vraiment été subjuguée par la description de cette île aux papillons (c’est l’un des surnoms du Sri Lanka) et des plantations de thé.

La recherche du secret familial est passionnante: l’auteur sait titiller notre curiosité en distillant les indices au compte-gouttes, et en les présentant sous différentes formes (des lettres, des photos, une mystérieuse feuille de palme, un petit guide de voyage, etc…). J’ai eu beaucoup de mal à reposer le roman et j’ai dévoré les 200 dernières pages, le cœur battant, happée et émue par la destinée de Grace. A la fois enquête et saga familiale, roman historique et exotique, roman d’amour, L’île aux papillons est un délicieux moment d’évasion.

L’île aux papillons, éditions Charleston mars 2014, 432 pages – Note/4 etoiles

Sur Amazon vous pouvez lire les premières pages
Sur le site des éditions Charleston vous trouverez également l’avis des autres lectrices Charleston 2014 et une interview de l’auteur.

 

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[BD] Le train des orphelins – Xavier Fourquemin & Xavier Charlot

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Cette série s’inspire de faits réels: Entre 1853 et 1929, environ 250.000 enfants des rues de New York (qui n’étaient pas tous orphelins) furent envoyés vers l’Ouest pour y être adoptés.  Ces enfants étaient souvent considérés comme de la main d’œuvre bon marché dans des zones rurales qui avaient besoin de bras.

Le déroulement de ces adoptions sauvages sont ici très bien décrites: de ville en ville on installait les enfants sur un podium (en les faisant éventuellement chanter ou danser) pour que de potentiels adoptants puissent les observer sous toutes les coutures, un peu comme dans une foire aux bestiaux. Les fratries étaient séparées, les handicapés rejetés. On incitait les enfants à oublier leur passé, on leur confisquait leurs photos ou leurs souvenirs.

La série Le train des orphelins compte 3 tomes pour l’instant, divisés en deux cycles. Le 1er cycle est composé du tome 1 (Jim) et du tome 2 (Harvey), le 2ème cycle du tome 3 (Lisa) et d’un tome 4 qui paraîtra le 12 mars prochain (Joey). Un 3ème cycle serait également prévu.

Dans les deux premiers tomes on suit Jim, qui vit dans un orphelinat new-yorkais en 1920, et qui s’apprête à prendre l’un de ces trains pour l’ouest avec son petit frère Joey. Il ne perd pourtant pas l’espoir que leur père pourra – voudra – les récupérer dans un avenir proche. Sur sa route il va croiser le jeune Harvey et son destin en sera changé à jamais. Que s’est-il passé entre les deux enfants pour que Jim ressente le besoin d’une ultime confrontation avec Harvey près de 70 ans plus tard? Le 3ème tome s’attache aux pas de Lisa, une jeune fille qui n’était pas destinée à être adoptée, elle devait s’occuper des plus petits, mais elle est embarqué par une brute épaisse qui veut l’épouser. Elle va s’enfuir, emmenant malgré elle Joey, le petit frère de Jim.

J’ignorais l’existence de ces orphan trains , et de cette histoire incroyable et douloureuse, les auteurs ont su tirer une BD vraiment passionnante et émouvante. On y suit les personnages enfants mais aussi une fois devenus adultes,  et on y partage la difficulté que rencontre Jim notamment quand il décide d’entamer des recherches sur son passé. J’ai adoré l’histoire, pleine de rebondissements, le dessin très dynamique, et les personnages particulièrement attachants. Bref c’est un vrai coup de coeur!

Les Etats-Unis n’a pas été le seul pays à mettre en place ce genre de pratique: Entre 1963 et 1982, 1 630 enfants réunionnais ont été ainsi déplacés dans les campagnes françaises, notamment dans la Creuse. Le 18 février 2014 l’assemblée nationale a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans l’affaire dite « des Enfants de la Creuse ».

 Le train des orphelins, tomes 1 à 3, Bamboo éditions  – 5 étoiles

 

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